Textes

Pour Karl,

Suspendus entre ciel et terre, dépouillés, l’horizon en partage, les paysages de Karl Inglin hésiteraient sur le chemin à prendre : tantôt le ciel, tantôt la terre l’emporterait, mais de si peu, qu’il ne saurait s’agir ici d’une bataille, tout au plus d’un jeu, comme le jeu de la corde, qui déplace insensiblement le centre de gravité de celui qui tire. Ni perdant ni vainqueur donc dans ce jeu-là, mais une lente et grave réconciliation qui passe par le va-et-vient de l’un à l’autre, toujours renouvelé. L’horizon, on l’aura compris, rassemble autant qu’il sépare. Ténu, invisible pour dire vrai, il semble conduire l’oeil vers les hauteurs, vers la lumière et le ramène
pourtant inévitablement à ses racines, profondément enfouies dans la terre.

La terre peinte s’offre au regard dans la simplicité du dénuement : champs labourés, retournés, découvrant une terre grasse et sensuelle, prairies et collines verdoyantes, féminines. Pour peu on croirait surprendre le paysage dans son intimité, le voir pour la première fois, terre vierge découverte au détour du chemin comme la première terre, la terre originelle. L’homme, à l’instar de Dieu, y brillerait par son absence, ne se révèlerait que par sa trace, ses précieux sillons, ses labours. S’il se fait rare sans doute est-ce pour mieux nous laisser, littéralement le champ libre. Et nous voici invités à la promenade, au voyage, à la quête, à l’incroyable quête humaine.

Ça et là quelques arbres, nus le plus souvent, dépouillés du superflu, semblent accrocher la terre au ciel. Forme de prière peut-être, les arbres sont les seuls éléments verticaux sans la peinture de Karl Inglin. Avec eux le paysage se matérialise, on se trouve dans une nature figurative, réaliste ; sans eux le paysage bascule vers l’abstrait, il deviendrait le miroir de l’âme où ciel et terre, ne signifiant plus de la même manière échangeraient leurs codes. Pour peu que les arbres disparaissent (et les chemins), nous voici dans un univers inconnu où les sillons se muent en simple lignes graphiques, où les avant-plans laissent la place aux arrière plans, où le trompe-l’oeil devient roi. Le paysage se fait polaire ou minéral, la terre laisse la place à la pierre, à la glace, la neige. Le paysage aboutirait alors, paradoxalement, au dépaysement.

Que dire des cieux de Karl ? Les cieux calmes parfois, parfois tourmentés, éclairés d’une lumière émergeant d’on ne sait où, en deçà du tableau, lumière quasi surnaturelle, ou au contraire, cieux opaques, fermés, mats, repliés sur eux-mêmes, dans l’impossibilité d’offrir une éclaircie. Cieux d’été, de printemps, d’automne, d’hiver. Cieux d’ici et d’ailleurs, cieux de partout et de nulle part. Cieux avec leurs lots de nuages « tels des sons qu’on ne percevrait… Tels inouïs des sons » (Pierre Chappuis, Un cahier de Nuages). L’oeil serait conduit vers le ciel, par les routes, les chemins, les arbres, ou simplement par cet inévitable chassé-croisé qui ferait succéder le ciel à la terre et la terre au ciel. Or c’est par cette oscillation perpétuelle entre deux pôles antagonistes, précisément, que l’oeuvre de Karl Inglin acquiert sa dimension métaphysique: l’oeil errant du spectateur, comme celui du promeneur, n’est-il pas appelé à rétablir une unité originelle compromise, réconcilier l’irréconciliable, le bas et le haut, le clair et l’obscur, la lumière et l’obscurité, la présence et l’absence ? Ainsi l’harmonie qui se dégage du paysage peint n’est-elle pas gagnée d’avance, malgré le calme évident des compositions, mais acquise de haute lutte, spirituelle, celle de l’homme en quête de lui-même.

Marion Canevascini, janvier 2009

 

Devant un paysage de Karl Inglin

Le peintre Karl Inglin est un homme aux manières timides et majestueuses ; sa peinture de paysages a les mêmes manières, silencieuse, sans artifices, sans idées extravagantes ou fantastiques. Ce qu’il cherche à rendre semble-t-il, c’est l’accord grave, l’accord profond du ciel et de la terre. Cet accord que disait Ramuz : «Voici encore la nature tout entière qui vous est offerte, et qui, elle, n’a pas changé et ne changera pas, sauf par les transformations propres et ses dégradations continues, mais si lentes qu’elles sont imperceptibles au regard humain. (Ce monde) vous apparaît comme vue à travers un peu d’eau de savon, mollement mamelonné avec ses moissons, ses prés, ses vergers, ses villages : il est légèrement bleu et comme irréel, et riche pourtant de réel. Car on y est dans l’azur, mais en même temps on y est sur de la bonne terre très anciennement et amoureusement cultivée, mai qui, se présentant à vous de loin, en tire un grand silence et comme de la majesté.» (Charles-Ferdinand Ramuz, La Suisse romande) Si les paysages peints de Karl Inglin sont magnifiques de dénuement, c’est que la manière du peintre est le fruit d’une assez longue cuisson, celle d’une vie ou presque. Très personnels, on ne peut s’empêcher pourtant de les rattacher, ces paysages, à la longue tradition des poètes, des artistes de Suisse romande vouées à l’expression de la nature, de la terre, en lien avec l’universel. En homme cultivé, dont l’œuvre peint – au demeurant assez restreint – s’est au fil des ans décanté, Karl Inglin se rapproche certainement de l’ambition authentique et radieuse de ces poètes que je cite.Voyez, ce souci du détail – la minutie du trait – étonnamment lié à l’extrême simplicité de l’ensemble, et cette manière de dire et de montrer le monde simplement que l’on a sous nos pieds, et qui sous nos pas résonne en permanence d’éternité et d’universel, c’est une toile de Karl Inglin mais aussi une parfaite définition du génie de Charles-Albert Cingria.

S’il est – peut-être sans l’avoir cherché – dans le sillage des poètes de la terre d’ici, le peintre Karl Inglin a sa manière bien à lui de vous enchanter. D’abord il peint le plus souvent un pays nu, désert, sans hommes: juste le ciel et la terre. L’homme n’est présent que par sa trace, son travail sur la terre. L’image est celle d’un pays ordonné, sans rien d’un paysage monumental. Pas de Gastlosen ou de Vanils flamboyants: il s’agirait plutôt de ces « paysages très simples, dépourvus de pittoresque, de lieux plutôt pauvres et d’espaces mesurés » qui font l’émerveillement du Philippe Jaccottet de La promenade sous les arbres. Karl Inglin, lui, peint la Singine où la lumière est pesante, la terre grasse, un pays de collines douces et grassouillettes, des chemins, des champs, des lisières, et encore d’autres champs jusqu’à l’horizon. Avec une prédilection pour une terre retournée de l’automne, qui montre l’odorante palette de couleurs d’une bille de palissandre du Brésil : des bruns, des ocres, de la vanille et du chocolat. La terre peinte ainsi donne envie d’y toucher. Le sillon aussi est important, la tranquille assurance, le rythme lent mais tenu du labour, qui s’impose au regard et lui donne son élan.

Voilà pour la terre. Mais bien sûr ce que Karl Inglin peint avec prédilection, c’est le ciel. Immense, prenant toute la place, et – dit-il – très fidèlement représenté. Météorologiquement réaliste. On peine à le croire devant ces extravagants jaunes, ces violets, et pourtant il faut faire confiance à la tranquille déraison de l’artiste, dont est longue et ancienne la pratique de la marche en plaine, les yeux ouverts sur l’horizon. Dans son ciel, les nuages font suite aux sillons dans la terre, pour en diluer la géométrie dans l’infini. « Et voici monter de la vallée, par grandes vagues blêmes et sournoises où s’effondre sans bruit le paysage, colline après colline, village après village, labour après labour, le dévoreur de lampes et d’étoiles, le perfide seigneur d’extrême-automne, le brouillard. Et resurgi tout crispé de la longue nuit de bise et du ciel nu, le pays lui aussi cède au choc du regard, retrouve cette paix d’après l’accomplissement, cette douceur un peu lasse par où il glisse vers le repos. » (Gustave Roud, Air de la solitude). Cela l’artiste vous le fait voir, son tableau attire vers lui l’âme plus que le regard, car il fait sentir le parfum qu’exhalent la terre et le travail, s’évaporant vers le ciel comme une prière. Plus exactement, dans ses peintures comme dans un mandala le regard suit sans hâte les horizons qui se succèdent, l’âme s’élève par degrés en s’imprégnant d’odeurs et de couleurs essentielles. Forcément s’installe une dimension spirituelle, en tout cas philosophique. Un accomplissement dont participent le peintre, son tableau et celui qui le regarde.

Philippe Mottet-Rio

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